Voyages et littérature

Films

    Ce fut un écran dans une grande salle. Ce fut aussi un projecteur mis sur une table, avec pour réglage de la hauteur un botin téléphonique parfois, ou des livres. Et il y eut bien sûr l'opérateur, un homme au-dessus des hommes. Car c'est lui, lui seul aujourd'hui qui vous ouvrira la boîte à rêves qu'il détient avec ses bobines. Et elles sont là, ses bobines, à côté du projecteur, sur une chaise, dans des boîtes métalliques desquelles il les sort et où après la projection, il les remettra. Avec attention. Et la lumière fut éteinte. Et il y eut le cliquetis des engrenages et le bruit de la pellicule qui défile. Et l'image, après des chiffres, et des points et des traits, toute sorte de traits, est apparue sur l'écran, là-bas, au fond de la salle, où l'on a laissé un couloir au milieu pour que les gens puissent se déplacer avec facilité  et permettre aussi à l'opérateur de ne pas être gêné par des silhouettes qui seraient apparues sur l'écran. Il y a certes une main de temps à autre, un farfelu, un petit malin. Il y a aussi une tête. Mais baisse donc la tête, niobet. Il y a tout cela, plus l'ambiance, les pieds aux gros souliers de ski qui râclent le parquet de la salle, les cris, les rires, les paroles de ces intarrissables babillards qui n'auront de cesse de se taire que lorsqu'ils seront vieux et qu'ils n'auront plus rien à dire. Entretemps il faudra vous les farcir. Ils ont le mot pour tout et pour rien.  
    Mais maintenant ils se taisent, tous, pour laisser les images défiler et offrir la parole à ceux qui à leur tour gesticulent sur l'écran. Ils le font de manière assurément plus drôle, pour preuve, c'est la salle entière qui rit, et non deux ou trois farfelus associés en coterie. Et donc l'on se bidonne, pour trois fois rien, pour des facéties, des tartes à la crème. A-t-on jamais vu un boulanger fort appliqué à son oeuvre, la voir appliquée sans retenue sur le visage d'un citoyen ordinaire ? Il ne le tôlèrerait assurément pas. Mais le cinéma, ce n'est pas la vie de tous les jours. C'est celle  où il peut tout se passer et où justement les situations saugrenues sont celles que l'on apprécie le plus. Moins c'est vrai, plus cela porte. On rit. On se demande où ils vont chercher tout ça. On suit dans ses délires un créateur de génie qui pourtant ne vous offrira jamais un monde vrai. Un monde qui ressemble au vôtre. Ce sera différent, totalement déjanté. Ce sera le royaume des gens à qui il arrive toutes sortes d'aventures, et plus elles sont à leur désavantage, plus l'on est content. C'est comme une revanche. Ce que nous nous ne vivrons jamais, et qui par ailleurs ne nous fait pas envie, eux, ils le connaissent.  Et à longueur d'image. Et pendant que la pellicule se déroule. On nous mêne en bateau, quelque part. Mais qu'importe, puisque l'on aime que l'on nous prenne par la main pour nous faire découvrir ce qu'ils ont imaginé. Nous sommes tous des naïfs. Nous nous ennuyons tous aussi. Et c'est bien pour cela que nous sommes ici aujourd'hui, dans cette salle de village.  L'image, parce qu'elle est partagée, se grandit, prend toute la place, envahit l'espace... Il n'y a plus rien d'autre. Ce n'est plus une salle avec des fenêtres, ce n'est plus la scène qu'il y a derrière le rideau, ni non plus cette obscurité qu'a faite l'opérateur tantôt. Ce n'est plus lui non plus qui a été oublié, pourvu que la pellicule défile, et que bientôt, quand cette première bobine aura déroulé l'entier de son contenu, il soit capable de nous en proposer une deuxième, et une troisième encore, s'il est gentil! 
    Mais entretemps, il devra rembobiner. On aura refait la lumière. On se sera retourné. On aura regardé avec anxiété si vraiment il y a d'autres bobines. Et les pieds une nouvelle fois auront raclé. Et les babillards, ils auront recommencé. Et il y a une ambiance sur tout cela. Une ambiance magique. C'est un grand moment de l'existence de ces enfants, de tous les enfants du village, car pas un seul, à moins qu'il ne soit malade, n'aurait voulu manquer la séance, pour rien au monde. C'est magique. C'est grand. C'est à ne jamais l'oublier. 
    Notre goût du cinéma, à nous tous sans aucun doute, il découle de ces moments privilégiés de notre agglomération. Il y eut ensuite la télévision. Il y eut les cassettes vidéo, et puis maintenant les CD, l'ordi, Youtube. Mais cela reste pareil. Ce sont des images. Rien que des images. Et pourtant, le miracle persiste. Ca fonctionne toujours. On marche, on court. Et surtout, on en redemande!