1. Le gendarme de St-Tropez suivi de cinq autres gendarmes.
De Funès en gendarme et France Rumilly en soeur Clotilde.
    Plus besoin d'aller à la grande salle du village. Non pas qu'elle soit fermée. Mais depuis des lustres l'on n'y projette plus de films. Sait-on même quelle fut la dernière séance. La toute dernière, avant que l'on ne plie bagage pour n'y jamais revenir ?  
    Il eut été bon de se souvenir. Cela date. Cela aussi mettait un terme à une sorte de réjouissances publiques auxquelles  était conviée de temps à autre une partie de la population. 
    Le Gendarme de St-Tropez. Réalisé au milieu des années soixante, alors que l'on produisait ailleurs des oeuvres jugées d'une toute autre importance. Pensez-donc, on renouvelait le cinéma - la nouvelle vague - avec des Godard et autres metteurs en scène dont bien des oeuvres aujourd'hui sont devenues imbuvables, obsolètes, curieuses même dans leur manière d'aborder ce que l'on considérait alors comme le sommet de l'existence, l'existentialisme et autres fariboles. Et c'est précisément alors que  l'on n'accordait que bien peu d'importance à ces comédies de deuxième ou troisième classe, vite réalisées, vite consommées. Des fadaises, voire des imbécillités que l'on oublierait sitôt l'été passé. Pour s'attarder sur ces premières oeuvres ouvrant quant à elles à la réflexion la plus poussée. 
    De Funès, un pantin, indigne de toute considération. C'était l'intelligentzia qui menait le bal, et savait ce qui était juste ou faux. Son opinion transparaissait dans la prose des journaux, spécialisés ou non. On y méprisait ces amusements de gosse, ou d'hommes ou de femmes attardés capables de rire aux éclats aux farces les plus lourdes et les plus grossières. 
    Mais les gendarmes, pour parler au pluriel, puisqu'il y eut six épisodes, ce n'est pas que cela, cette légèreté sans consistance.  Ce n'est même pas du tout cela, et quand bien même les réalisateurs ne pensaient peut-être réellement qu'à amuser le temps d'un été, et en même temps remplir le tiroir-caisse. C'est, voyez-vous, pour beaucoup, cette époque bénie où l'on dansait le twist ou le jerk dans les endroits branchés de St-Tropez. C'est le temps des yéyés. Celui des vacances dans le sud, là où tout soudain cette vie trop terne, trop brumeuse, trop sombre, que vous aviez vécue dans le nord, elle s'ouvre. Où le paysage vous accueille à bras ouvert. Où vous avez la senteur des plantes et des fruits du midi. Où tout, en un mot, est léger, léger, et que l'air que vous y respirez, il en arrive à vous saouler. 
    St-Tropez, site magnifique, et quand bien même de plus en plus mal habité par ces richetos de tous bords sur lequel ils firent main basse. Mais restaient des habitants, des vrais de vrais, déplorant cet état mais, au fil des ans, s'y faisant, en profitant même peut-être avec quelque boutique, en vendant un bout de terrain au grand prix, bref, en s'adaptant, et quelque fussent leurs regrets de voir se transformer une cité de pêcheur, leur merveilleuse cité, en un endroit de réjouissances factices.  
    St-Tropez, là où nous étions descentus à dix-sept, dix-huit ans, en ces mêmes années somme toute que celles où se tournaient les gendarmes. On aurait pu, avec un peu de chance, une chance pourtant bien extraordinaire, tomber sur des journées où nos réalisateurs mettaient en boîte. On aurait suivi cela avec beaucoup d'attention. Et pour le cas où l'on nous aurait demandé de figurer, quelle bonheur! Et quel souvenir nous aurions emporté pour notre petit village où nous allions enfin rentrer au terme d'un périple d'une bonne semaine. En stop, avec les risques, il faut le dire, que cela comportait. Surtout en ce qui concerne les chauffards de la route qui sont peut-être les premiers à s'arrêter pour vous prendre! 
    St-Tropez, fixé à jamais par les gendarmes. En six volets. Funès s'y révèlant tel qu'il le restera jusqu'au bout,  génial, créant un archétype immortel: le râleur, le colérique, l'hystérique, l'égoïste dans toute sa splendeur.   
    Des histoires de rien ? Peut-être. Le scénario, dans le fond, est sans grande importance.  Ce qui compte, ce sont les épisodes divers, le paysage, le soleil. La plage. Les gonzesses! Des poursuites en voiture. Des coups de gueule. Des subalternes pathétiques. L'habillement. Les danses. Ces endroits où l'on s'amuse. La mer. St-Tropez, ses vieux murs, ses petites rues. La gendarmerie, en plein soleil. Une place. Mais par dessus tout, de la bonne humeur. De la bonne humeur à pleines mains. Plein votre sac à dos. Des kilos. Autant que vous en voulez. 
    J'ai regardé l'autre soir le Gendarme se marie, épisode que je n'avais jamais vu. A l'aube d'une déprime où le temps eut une large part, j'en suis ressorti tranquille, apaisé, ému, nostalgique un peu, mais surtout heureux. Si heureux que j'ai dit merci au cinéma, que j'ai dit merci au réalisateur Jean Girault, à de Funès, à Galabru, à Lefebvre, à France Rumilly et à tous ces autres que l'on regarde encore après cinquante ans.  
     Qui l'eut cru, en sont temps ? Ô miracle! Ô magie du cinéma! Ò naïveté d'une enfance toujours retrouvée! 

    P-S: notons quand même ici que pour ce qui concerne le dernier opus, le no 6, Le gendarme et les gendarmettes, Jean Girault eut été mieux inspiré de le laisser au fond des tiroirs. Plusieurs choses essentielles manquent en effet à l'appel. La gendarmerie, transformée on ne sait à quelle époque, quel massacre, n'appelle plus aucune sympathie. C'est du moderne, avec des grillages, bref,  l'horreur. M'sieu dames, n'allez plus vous faire photographier devant la gendarmerie nationale de St-Tropez, vous ne vous y reconnaitrez plus. 
    On espère néanmoins que si le bâtiment en question est transformé en musée, ainsi qu'il en est question du côté de St-Trop,  l'on saura effectuer une nouvelle restauration de la façade afin de lui faire retrouver son état primitif. Espérons seulement, car avec les ploucs qui parfois décident, vous avez du souci à vous faire...            
    Il y a aussi que les gendarmes, dans les gendarmettes, sans la présence de Jean Lefebvre, mis à part un Funès vieillissant et un Galabru peut-être fatigué de ces pitreries, ne sont plus que personnages insignifiants. On ne rit plus. 
    Soit dit en passant, Lefebvre (1919-2004),  était un curieux personnage, assez peu amène lors du tournage des films, jaloux du "boss" qu'il accusait de vouloir tirer toute la couverture à lui, ce qui n'est pas impossible. C'était par ailleurs un joueur invétéré qui perdait une partie de ses gains dans cette vicieuse occupation.  D'où pour lui la nécessité de faire encore et toujours de nouveaux films afin de boucher les trous. Marié quatre fois. N'ayant pas une haute opinion de son oeuvre cinématographique, disant à propos de celle-ci: 
    "J'ai tourné tellement de navets que ma carrière ressemble à un potager"! 
    On veut bien le croire. N'empêche, dans les quatre Gendarmes où il a tourné - sa présence dans le Gendarme à New-York, du fait d'un différent avec le réalisateur fut insignifiante - il nous aura bien fait rire. Un bon point pour lui. Et oublions ses défauts, Lefebvre, c'est quand même une bonne bouille, pour ne retenir de lui que ses qualités d'amuseur public. 
    Les gendarmes:
    Le gendarme de St. Tropez, 1964.
    Le gendarme à New-York, 1965.
    Le gendarme se marie, 1968.
    Le gendarme en balade, 1970.
    Le gendarme et les extra-terrestres, 1979.
    Le gendarme et les gendarmettes, 1982.