173. Le berger et les carrousels, par Jean Hiersin
Qui ne serait pas fasciné par les autos-tamponneuses ?
    Il est là, sur les plaques ferrées, appuyé à l’un des piliers et regarde la piste, le berger. Les auto-tamponneuses. Toutes occupées en ce milieu d’après-midi. La musique. Dix fois trop forte. Bon Dieu, mais qu’est-ce que ça fait, ça crée l’ambiance, ça te sort hors de toi, tu planes dans un monde irréel où la vie semble être à la puissance dix. Il regarde surtout les filles dans les autos. Certaines accompagnées par des garçons, gros durs à cuir à la mie de pain, qu’il se pense. D’autres garçons sont seuls, qui tournent sans cesse la tête de gauche et de droite tout en conduisant, tentant de déceler à leur tour une jolie gonzesse. Et souvent c’est cette fille, là, la plus jolie de toutes, comme si dans le fond elle était toute seule, et que les autres étaient invisibles.  Il la voit lui aussi, cette beauté, fragile en somme, mais si belle, mais avec un visage si fin qu’il est obligé de la regarder, et qu’il la fixe jusqu’à en être étourdi. Le sait-elle, qu’on la regarde ? Quand elle se lève soudain pour changer de voiture au terme d’un tour, il voit sa silhouette frêle, presque maigrichonne. A-t-elle-même des seins, la môme ? Elle n’en perd rien de son attrait. Ah ! qu’il se pense, être à ses côtés, la prendre par les épaules ou par la taille, voir l’avenir. La vie. Ô musique. Ô rêve. Ô désir d’une fille. C’est pas juste, tous les autres, ils en ont une, ou presque. Il n’y a que lui qui n’en a pas, le berger.