98. Le dernier mot de tante Phliberte, un conte de Noël de Julie Meylan, paru dans le Courrier de la Côte, Nyon, le 26 décembre 1918.
C'est qu'elle a une drôle d'allure, cette tante Philiberte!
    Dans la vallée, qui n’a connu la tante Philiberte ? Figurez-vous une vieille femme guère plus haute qu’une botte, courbée, ratatinée et maigre à faire peur. Avec cela, un visage pâle troué de deux yeux fureteurs et un menton en galoche qui cherche à rejoindre le nez crochu : vraie face de sorcière. Elle l’est bien un peu ; du reste en a la réputation. Aussi, quand elle descend au village, les enfants s’écartent, fuient. On n’ose pas dire ouvertement qu’elle a le mauvais œil, mais au fond du cœur on le croit. D’ailleurs sa vie est bizarre, solitaire en un chalet brun accroché au flanc de la montagne, à l’orée d’un bois d’arolles, en face de l’échancrure par où les glaciers descendent vers la vallée. Nid de poète d’où le regard embrasse les montagnes lointaines aux silhouettes hardies. En cette solitude, la tante Philiberte ne s’ennuie jamais ; elle a adopté sa vie à son milieu et cette sorte de mimétisme moral et social en a fait une personne peu communicative, sachant observer les choses pour en tirer les conclusions pratiques. Elle s’entend à tout et on va la consulter pour gens et bêtes malades. On l’écoute avec déférence, presque comme une sibylle.