91. Venise, le dernier des sages.
Le vieux sage sait depuis toujours que Venise n'est qu'un éternel carnaval.
    Il aimait sa ville. Il savait qu'il allait bientôt la quitter pour aller rejoindre le grand cimetière sur une île où les siens, tous, il n'avait maintenant plus personne, l'attendaient. Alors il ne serait plus. Alors il ne toucherait plus les vieilles pierres, il ne les sentirait plus glacées au coeur de l'hiver, ou au contraire tièdes ou chaudes en plein été, alors que le soleil longtemps pendant la journée, celle-ci fut sans nuages, a doré la vieille cité. Et il se demandait si la ville se souviendrait de lui. Il lui semblait qu'il était parfois le seul à l'habiter vraiment et à l'aimer. Il aurait voulu la connaître jusqu'à la dernière pierre, presque l'emporter avec lui, on ne la délaisse pas, et pourtant, il devait en convenir, dans son extrême lucidité, elle ne garderait pas trace de lui. Sa maison, son palais pourrait-on dire, placé au bord d'un canal secondaire, et pourtant beau et brillant, serait vendu, de vagues héritiers, sa vie alors ne serait plus qu'un nom sur une pierre là-bas où près de laquelle pousseraient bientôt de grandes herbes sauvages. Car personne ne l'entretiendrait. elle serait laissée à elle-même. Personne ne viendrait se pencher sur elle ainsi qu'on le fait avec les monuments des gens illustres qui se firent enterrer ici. Sa vie n'aurait rien été, puiisque l'on ne se souviendrait pas de lui, que même son nom ne figurerait dans aucun livre, et que sa mort ne serait qu'à peine signalée dans le journal principal de la ville. Il n'était rien, il en avait conscience, et c'est pour cela qu'il jouait encore à ce jeu de se déguiser et de croire encore à cette vie passée où les règles sont tout et l'utilitaire peu de chose. Il valait mieux rire que pleurer. Allons, tenons bon la rampe et ne nous laissons pas aller. Une promenade encore, et puis deux, cela jusqu'à la fin de l'année au moins.
    Après... Après, l'on verra! Ou l'on nous emportera!