91. Les Grands Plats de Vent, juste avant d'arriver à la frontière
Une simple porte témoigne
     On avait sur ces alpages immense un troupeau incroyable. Et l'on n'était pas trop à cinq pour en venir à bout quand il s'agissait de traire, avec  toutes ces vaches aux pis gonflés par la pâture d'une herbe abondante. A chacun les siennes, et pas une de moins, et quelque soit la forme du jour. Bigre, fallait pas avoir de l'arthrose aux mains, en ce temps-là. Cela pourrait venir, mais pour l'heure, pas question de se plaindre et de mettre les mains dans les poches. 
    Et du  tout il en résultait quand même une belle gouille de lait, ou plutôt une si impressionnante chaudière qu'au début de la saison on la remplissait à ras bord. Pas question d'y mettre une goutte de plus. Juste le centimètre pour permettre de brasser le lait quand on y a mis la présure. Et puis après on attend que ça caille. Et la voilà, la transformation magique. Maintenant vous avez une masse compacte dans laquelle vous allez tailler, couper, réduire, à l'aide du tranche-caillé et du débattoir.
   Et le tout, après ces savantes opérations qu'il faut mener sans précipitation aucune, vous donne un ou deux fromages, ou plus, suivant la période de la saison, que l'on met ensuite dans une grande cave.
    C'était naturellement, autant à la cuisine, qu'à la cave ou encore à l'écurie, riche d'odeurs toutes  plus fortes les unes que les autres. Mais si différentes. Juste la chambre à lait où cela demeurait plus neutre, avec l'odeur douce du lait le soir quand l'on a rempli les bagnolets que l'on versera demain à leur tour dans la chaudière.
     Et tout continue, et tout se déroule selon le plan immuable. Et ainsi, du premier jour de la saison jusqu'au dernier où enfin, disent certains, l'on peut redescendre dans la Vallée. Pour retrouver son humanité qui n'avait pourtant jamais compatit que vous soyiez là à l'écart du monde, et avec tellement de boulot que vous ne saviez vraiment plus qu'en faire!