33. La vie d'un simple, par Henri Guillaumin (1873-1951)
L'apparence des choses...
    Henri Guillaumin, paysan-laboureur-écrivain, tout en étant lui-même issu de la terre qu'il ne quittera pas, ne raconte pas ici sa propre histoire.  Il s'agit de celle d'un voisin, Tiennon, né en 1823 et dont la carrière s'achève vers 1900. 
    Cette vie là, laborieuse, se passe alors que règne encore dans cette région de France, le Bourbonnais,  le système des métairies. C'est-à-dire que le paysan n'est que rarement propriétaire de son domaine, que plutôt, dans la plupart des cas, il le loue à un gros propriétaire. En  général l'un de ces quelconque  bourgeois ventrus sans aucune sensibilité et qui tannent leurs locataires au point que ceux-ci n'ont pour seule destinée que celle de travailler. Alors que les bénéfices de leur exploitation leur laissent juste assez pour croûter, que les femmes travaillent tout autant si ce n'est plus, enfantant des gamins pas plus gâtés que leurs géniteurs, étant dans cette agriculture restée encore moyennâgeuse des aides précieuses.  
    Le social n'a pas encore gagné les campagnes françaises. On doit supporter sans que l'on ne vous offre aucun espoir d'amélioration. Ou si peu. La bourgeoisie, maintenant,  plus que la noblesse terrassée en partie par la Révolution, mène le bal. Ce n'est en aucun cas mieux qu'auparavant. 
    Guillaumin décrit la situation passée de son voisin avec une authenticité remarquable. On sait son état. On voudrait se révolter mais on ne le peut pas. Trop de traditions, de poids de la société, en particulier de celle des curés qui veillent à ce que les bonnes vieilles coutumes ne changent pas, ni dans un sens ni dans l'autre. Tout ce qui est moderne, est porteur de péché. Il n'y a de bon que le statut quo. 
    Cette vie est terrible. Faite de boue et de terre, de  conditions météorologiques parfois désastreuses qui vous ruinent un homme en une seule saison, elle pourrait n'avoir aucune poésie. Elle est déjà inscrite à votre naissance. On n'y changera rien. On reste lié comme des serfs à cette terre que possèdent ces sangsues dont l'égoïsme atteint des sommets. Familles méprisables, une de bonne sur dix, et puis encore, pétries de leur situation privilégiée voulue par quelle puissance malsaine. On ne rigole que quand ceux-là, pour des raisons diverses ne serait-ce que de mauvais placements, les filous hantent villes et campagnes, redescendent subitement de leur piédestal et s'en iraient presque à leur tour demander la charité! A vrai dire, même, ils font pitié...
    Et pourtant, dans cet univers sans grâce, où en plus la destinée des suivants est d'être incorporés dans un  service militaire d'une durée de huit ans, ou d'être condamnés à partir pour une guerre quelconque, pas certains bien sûr d'en revenir, le Tiennon, qui en fait participa à sa biographie en fournissant toutes la matière à son interlocuteur, aime la terre. Et quand bien même elle n'est pas sienne. Il la cultive du mieux qu'il peut. Il la sent vivre sous ses pieds. Elle lui procure ce qui lui permettra de vivre certes, mais en plus elle lui est comme un réconfort. Une présence amie. 
    C'est en tout cela, cette longue plainte où le Tiennon, au fil des ans, voit disparaître une bonne partie de ceux ou de celles qu'il a connus au cours de sa longue vie de laborieux, ce qui étonne le plus. Il aurait fallu tout faire péter, on ne l'a pas fait, on a suivi son chemin. On a cru peut-être en quelque chose. Et puis l'on a cédé la place à d'autres qui feraient peut-être quant à eux un tout petit pas en avant. 
        Elle était  bien lourde, la campagne d'autrefois... Le serait-elle encore ?