31. Guy Sajer, Le soldat oublié, Laffont, 1967.
Pour l'heure ils avancent... bientôt ils reculeront...
    Guy Sajer, nom d'emprunt, c'est aussi Mouminoux, ou Dimitri, dessinateur de bandes dessinées, créateur entre autres personnages, de Rififi, le moineau philosophe qui n'a d'autre but dans sa vie d'oiseau que d'être bien tranquille dans sa pantoufle positionnée là-haut, sur la branche d'un arbre. 
    Les débuts de la vie d'homme de Guy Sajer furent tout autres que ceux de Rififi! A l'opposé même. Puisque ce jeune idéaliste, atteint par la propagande nazie, alsacien, s'engagea dans la Wehrmart, et participa avec ce corps d'armée à l'invasion de l'est, puis bientôt à la retraite des troupes allemandes sous la poussée de l'Armée rouge. 
    Inutile de dire que dans un récit qui relate cette campagne, où les hivers sont plus destructeurs encore que les armes les plus sophistiquées, on ne fait de cadeau à personne. A plus forte raison que voici les tanks, autant d'un côté que de l'autre, qui vous arrivent dessus, vous canardent, vous broient, ne laissant de vous et des autres plus que des débris de chair humaine. C'est atroce. 
    Guy Sajer vit cela. Il obéit pourtant. Il avance, il recule ainsi qu'on le lui ordonne. Il fait le coup de feu. Et s'il faut lancer une grenade dans une maison où ne sait même pas qui l'habite, civils ou militaires, il le fait. Il a abandonné toute conscience personnelle. Il n'est plus qu'un pion sur cet immense échiquier ou règne en permanence le froid de l'hiver et le feu des canons. A moins que l'on ne crève de chaleur l'été dans les grandes et interminables plaines de Russie ou d'Ukraine. 
    Ce livre a connu un succès énorme. On lui sait une trentaine de traductions. On peut douter parfois de sa réalité, ou plutôt de sa véracité intrinsèque. Car il est presque certain que l'auteur n'a pas tout dit. Et que les massacres sans raisons majeures, ou effectuées à  titre de représailles, sans autre justification,  il ne les a pas évoqués. Il préfère se plaindre des partisans qui vous harcèlent sans cesse et qui, s'ils vous prennent, ne vous feront pour tout cadeau qu'une tranchée de gorge ou qu'une décharge de fusil dans le meilleur des cas, de mutilations féroces plus souvent encore. 
    On comprend à cet énumération d'atrocités que cet ouvrage est sans concession, impitoyable, intenable. Il l'est plus encore de savoir que l'auteur, ayant vu tout cela, apporterait même son excuse à la Grande Allemagne, plus victime que coupable, selon lui. Terrifiant. Les lecteurs de ce récit apocalyptique l'ont-ils tous compris ?