28. Du côté de Taveyannaz III - La farandole - 2010
La farandole.
    Il y avait longtemps que je guignais ma voisine, de deux ans de moins que moi, j’en avais alors dix-huit  et elle seize, sans pouvoir rien tenter. J’étais là, à  la voir sortir et rentrer dans sa maison, je tentais de l’apercevoir à l’école, puis quand elle s’en retournait avec ses copines, sans oser l’aborder franchement pour lui déclarer que je l’aimais. Car c’est vrai que je l’aimais. Et j’aimais tout d’elle,  son petit corps adolescent, ses cheveux noirs coupés courts, sa sveltesse et sa vivacité. Et elle le sentait bien, que j’aurais voulu le lui dire, que je l’aimais à la folie. Que je ne pensais qu’à elle, en vérité. Et à des félicités que je ne pouvais concevoir certes dans leur réalité concrète, mais néanmoins que je dotais d’un aspect léger et beau, voluptueux, monde différent de l’ordinaire où tout s’articule désormais selon l’amour et l’autre. L’autre, que l’on imagine plus grand qu’il ne l’est, plus beau, plus vertueux et doué de qualités rares que l’on ne possède pas soi-même. Ainsi personnellement je n’étais ni plus intelligent que les autres, ni plus beau, j’aurais même dit plutôt plus laid quand je me regardais dans la glace. Et  avec des qualités bien discrètes qui n’étaient peut-être pas communes forcément, ni bien évidentes, pour ceux de mon âge,  cet  attachement viscéral à ma terre et à mon pays. A ces paysages d’ici, à ce village que je n’acceptais jamais de quitter sans un étrange serrement de cœur, inquiet de ce que je pourrais ne plus le revoir. Ni elle non plus. C’était tout cela.