26. Venise, quatrième chant - Ernesto à Venise -
Ernest LeCoultre (Ernesto) en 1910, époque approximative de son voyage à Venise.
       Le voici à Venise, Ernesto. Il a tout vu de la ville déjà trois ou quatre fois, promeneur infatigable et même qu’on ne le découvre pour dire jamais qu’avec son melon sur la tête et son gilet qu’il tient sur le bras quand il fait vraiment trop chaud, alors il est à l’aise et l’on voit les bretelles sur sa chemise blanche. Ce même Ernesto capable de vous gravir le Mont-blanc, preuve d’un cœur solide et des jambes d’acier. Il a tout vu de la ville mais ne s’en lasse pas. Il aime cette cité faite de canaux et de ruelles  et de petits ponts où il passe et repasse pour s’attarder  sur l’un d’eux et regarder avec mélancolie l’eau stagnante que trouble  parfois une gondole. Les gondoles, on ne sait trop pour quelles raisons, elles sont toutes noires. Tandis que lui il imagine la magnificence de cette flotte innombrable, on raconte qu’il y a des milliers d’embarcations de ce genre  dans le périmètre de la cité, si elle était peinte de couleurs vives. Est-il donc le seul, et cela en contradiction avec les édits des temps passés qu’il ne comprend pas, à voir des gondoles rouges ou grenat, puis aussi des jaunes, de merveilleuses gondoles jaunes. Le bleu, sur l’eau, peut-être que cela ne ressortirait pas assez. Alors il les imagine  plutôt violettes ou vertes. Il en voit même des blanches, elles iraient si bien pour les mariages. Il rêve. Elles glissent sous le pont sur lequel il s’est arrêté. Elles ne sont que noires et passent sans presque faire de vagues tant le batelier est habile qui se tient à l’arrière et fait aller sa grande rame avec une aisance qu’il lui envie. Lui, il n’a jamais fait que bouger des bateaux à fond plat quand il était encore à la Golisse et qu’il pêchait avec son oncle Hector.