19. Portrait de la dame en noir (Gaiazzo)
c'est dans cette maison qu'habita la dame en noir.
    Il y a donc là, assise sur sa chaise, cette femme vêtue d’une ample robe noire, très austère, le corps, là-dessous, il ne vit pas, il se cache, il se replie sur lui-même, il s’efface, et même si l’on sent chacun de ses muscles et tendons à cause des travaux de la journée, justement. Toujours une fatigue a chassé une ancienne fatigue. Et l’on passe ainsi son existence d’une fatigue à l’autre. Et cette femme, elle a posé ses deux mains sur sa jupe, appuyées sur les cuisses que l’on ne devine guère, à cause que la robe est ample et le tissu épais. On voit aussi ses souliers qui sont noirs. Et de ses mains, la droite a le poing fermé, elle est crispée, il semble. Rage ou défi, ou dépit de toute cette peine de la vie qui vous est tombée dessus et ne vous lâche pas. Tenez, même aujourd’hui où le photographe est venu exprès de Brembilla, parce que sans cela on n’aurait eu aucune photo. Car par en bas, on ne va qu’aux enterrements et aux foires où l’on a déjà assez à faire qu’il ne faille encore aller se faire prendre le portrait. Autrement on reste ici. L’autre main, la gauche, elle a les doigts certes repliés, mais elle paraît plus détendue. Et ces deux mains, brunies par l’âge et les travaux, elles reposent sur le tissu noir de la robe. Et son visage, à la dame en noir, il est presque aussi foncé que la robe, à force que l’on va par tous les champs du coin, que l’on se cuit la peau sous le soleil à faucher le foin, à le retourner, à le mettre en tas puis à le monter dans les granges avec la hotte. On en fait de même avec les regains et encore avec une troisième récolte les bonnes années. On charrie sans cesse quelque chose. On n’a jamais fini. Et les yeux, dans ce visage buriné et sans joie, apparemment, on ne les voit qu’à peine. Ce ne sont que des zones noires au fond des orbites dans cette face tourmentée que l’on pourrait néanmoins trouver presque belle si elle n’était aussi dure, avec ces lèvres minces et ces pommettes hautes  et saillantes, ce front têtu et enfin ces cheveux tirés vers l’arrière pour être rassemblés, on le suppose, en un chignon trop serré et sans grâce. Et derrière ce visage, il s’en passe, des choses, il y en a, des sentiments, parmi lesquels, à coup sûr, la joie n’est pas ordinaire. On rit le moins possible, comme si de le faire était péché, du temps volé à la vie qui doit rester sérieuse au possible. Du bon temps ? N’en parlons pas. Il n’y aurait que le manger et le boire. Le sexe ? Tabou. On laisse faire l’homme. La femme s’incline, accepte. Elle est pénétrée sans rien sentir. Elle ne manifeste pas. Elle n’aura que les souffrances quand viendra l’accouchement. Et l’on accouche une fois l’an, et l’on accouche dix fois. Et la famille grandit. Et quand plus tard le photographe, il  revient, il nous avait oublié tout ce temps, sur le cliché, la famille, elle prend toute la place, de gauche à droite, avec les deux parents chacun à un bout ou au milieu, le visage dur, surtout le père. Il se croit qui, lui, pour avoir cet air et pour tout commander ? Le roi, le prince, Dieu le père ? Qui est-il, oui, pour faire que les femmes travaillent de la sorte, plus que lui, et n’aient aucun plaisir, jamais ? Le pas sur les cailloux, ces chemins, cette terre. Tout est dur ici qui probablement ferme les cœurs. C’est un pays de pierre que l’on sert pour les murs qui retiennent la terre ou pour les maisons que l’on fait hautes et peu profondes, avec des escaliers et balcons devant pour accéder aux chambres.