199. La Cerniaz, au-dessus des Charbonnières.
Un si joli chalet que cette Cerniaz.
    L'un des plus jolis petits chalets que l'on connaisse dans la région. Situé au-dessus du village des Charbonnières. Avec une vision surprenante, faite au travers des arbres, de ce bout-ci de la Vallée. Voyez, là le lac Brenet, et ici l'extrémité nord-est du lac de Joux, avec le village du Pont lové dans sa courbe généreuse. C'est magnifique. Et surtout profondément romantique. Car ici, à la Cerniaz, le temps semble n'avoir pas bougé depuis Louis. 
    Louis, dit Pantalon, c'est le premier propriétaire de la Cerniaz, constituée de toutes pièces asvec les Communs de la Cornaz, partie de vent, la Caquerettaz, ancienne montagne des Thionville, et les Grands Billards, lieux dits aussi à la Grand'Côte. Louis c'est l'idéaliste qui voulait un petit chalet sur sa propriété, où il pourrait tenir une vingtaine de bêtes tout compris, jeunes et vieilles, soit une dizaine de vaches au grand maximum. Juste de quoi, avec les deux traites de la journée, remplir la chaudière qui fait 100 litres, pas plus. Une chaudière où l'on fait le fromage. Mais attention, pas n'importe lequel, des tommes en été, du 15 juillet au 15 septembre, et puis pour les deux dernières semaines, parfois il s'agit peut-être d'un mois, des vacherins, les premiers de la saison, que l'on vendra à quelque laitier des environs, voire à un marchand. 
    Sacré Louis, il est mort avant notre naissance, en 1945, né en 1852. Et pourtant, combien de fois n'avons-nous pas eu de conservation avec lui, là, sur un banc qu'il pouvait y avoir devant son chalet. On n'était pressé ni l'un ni l'autre. Personne ces jours-là ne nous attendait. On avait donc tout notre temps. Et de quoi on parlait, vieux fous que nous sommes ? De tout et de rien. Du village, de la campagne, mais surtout des montagnes. Voilà. S'il y a encore de l'herbe, si le bétail se porte bien, s'il y a de l'eau dans les citernes. Bref, de ces choses ordinaires qui font pourtant la moitié si ce n'est pas les trois quarts de notre existence. Car pour nous les deux, Louis et moi, ce qui se passe dans le monde en comparaison de ces choses d'ici, c'est sans importance. Un beau caillou que l'on trouve sur le chemin, une grosse pive, un vieux sou trouvé devant le chalet, voilà des choses dont il convient de parler. Et de ces belles fleurs qui poussent sur le petit cretson qu'il y a devant cette bonne vieille bâtisse, il faut en faire aussi un peu de notre intérêt. 
    Pour ce qui est des morilles, vois-tu, Louis, c'est bien trop tard. Et puis, nous, on ne les voit pas. Pour la simple raison que l'on regarde plutôt le ciel et les nuages que le sol. Juste voir les fleurs, des bleuets, ils sont magnifiques, et puis tant d'autres, car là, sur ces monticules parfois un peu pierreux, qui donnent surtout de la mousse, il y a quand même des belles fleurs. Parfois. 
    On se donne le temps, voyez-vous. Et il y a encore ce paysage. magnifique. D'autant plus qu'en ce temps-là, les arbres n'étaient pas aussi grands et que l'on pouvait aisément admirer le village, avec la maison à lui, à Louis, le Vieux Cabaret, dont l'histoire est plus qu'un poème. Un monde. On est bien. On ne boit pas. On discute. Simplement. On est des gens simples. On est habillé à la tout va. L'un un chapeau, l'autre une casquette. Juste que le soleil est trop chaud, là, devant le chalet, pour aller nue tête.
  Et tout cela, c'est la vie dans toute sa plénitude.