130. La lumière est venue, un récit de Noël de Julie Meylan - paru dans la Feuille d'Avis de Lausanne du 24 décembre 1928 -.
Une si merveilleuse lumière...
    Ah ! la vie était douce, dans cet intérieur ouaté de tendresse, entre le mari si affectueux et Richard, le fils unique, beau garçon à qui souriait une brillante carrière. Hélas ! il faut peu de temps pour changer les situations, comme il suffit d’une nuit de gelée pour tuer les plus belles roses ;  une spéculation malheureuse a ruiné l’architecte qui, de chagrin, a succombé à une apoplexie foudroyante. Quant à Richard, surmené par des examens, il fut pris d’un accès de délire et dut être transféré dans une maison de santé. Il fallut vendre la somptueuse villa, liquider les objets d’art et désintéresser les créanciers.
    Quand tout fut fini, la veuve est venue s’installer dans ce modeste quartier et, utilisant son beau talent de pianiste, elle s’est mise à donner des leçons de solfège qui lui permettent de vivoter à force d’économie. On ne s’adapte pas d’un jour à l’autre à un changement de vie aussi radical, car outre la perte de la situation matérielle, il y a encore le déclassement social et la solitude complète.
     En effet, privilégiés sous tous les rapports, les Lemat vivaient un peu en égoïstes, se suffisant à eux-mêmes et ne songeant guère aux autres ; aussi, quand vint l’épreuve, la pauvre Mme Rose dut-elle payer la rançon du bonheur passé. De la même façon qu’elle ne se souciait pas autrefois des misères d’autrui, on ne se préoccupa guère des siennes.