12. Rimbaud vu par Zweig.
Stefan Zweig.
    Ce ne pouvait en effet pas être logique ni compréhensible de voir ainsi débarquer un collégien de quinze à dix-sept ans, certes doué en fait d’écriture au-delà de toute raison, mais est-ce une explication, et qui, en trois ou quatre ans, guère plus que le temps de ses études, va non seulement innover en matière de poésie et de prose, mais en quelque sorte jeter le discrédit sur l’ancien qui ne serait plus bon selon lui, qu’à jeter aux orties. Juste pouvait-il tendre encore la main à cet autre illuminé que fut Baudelaire. Pour les autres, inutile, s’ils n’ont pas écrit rien que des platitudes, ils n’ont pas su être comme lui un voyant, ils n’ont pas su faire éclater les mots et même les lettres, les décomposer afin de les recomposer à sa guise, dans des agencements tellement extraordinaires, tellement inattendus aussi, qu’on n’arrive honnêtement plus à suivre. Ainsi Rimbaud est allé au-delà des mots, il s’est rendu derrière le langage des hommes pour y découvrir un monde que peut-être personne avant lui n’avait pénétré. Et quand il eut compris qu’avec les simples mots du dictionnaire, et il aimait les plus inattendus, il ne pourrait jamais faire comprendre à qui que ce soit ce qu’il avait vu et ressenti, il a cessé d’écrire.