10. Dent-de-Vaulion
Tell Rochat, peintre, fut lui aussi attiré par la divine montagne. Il lui donnait volontiers des lignes plus aigües...
    Elle porte le nom de Dent-de-Vaulion, et pourtant, de ce village elle n'est qu'un vulgaire tas de rochers, une pointe sans forme, une montagne presque misérable, voire méprisable qu'aucun peintre ne prit plaisir à fixer sur une toile quelconque.
    Cette même Dent-de-Vaulion, vue de Vallorbe et des environs, n'est qu'une immense masse rocheuse avec des falaises impressionnantes certes, mais qui n'offrent en aucun cas une vision faite de bauté, d'harmonie et de plénitude.
    Regardez maintenant la Dent-de-Vaulion depuis la Vallée. C'est là le miracle. Cet informe tas de cailloux s'est complètement transformé pour vous offrir une silhouette d'une rare élégance, presque sans défaut. . Ne vous y trompez pas, notre gros tas de cailloux n'a pas changé, simplement qu'avec la perspective ce sont ces lignes nouvelles qu'il offre et qui font véritablement de cette sommité le symbole de la Vallée de Joux. La Dent-de-Vaulion, le lac, et vous tenez entre les mains les deux éléments constitutif de la beauté inénarrable de cette région.
    Elle est si jolie que les peintres en ont fait une obcession. Ils voudraient parfois l'oublier, la mettre dans un coin. Mais ce n'est guère possible. Ils ouvrent les yeux, la voilà. Ils avaient voulu changer leur chevalet de place, pour se mettre face à l'ouest. N'ayant  rien trouvé qui soit digne d'attention, ils se virent obligés de faire volte-face à leur attirail de peintre et de se remettre en position. Ils n'y peuvent rien. Ils sont aimantés, scotchés, fascinés. Et ainsi ils passent des heures et des jours à la peindre.
    Pour l'historien, la Dent-de-Vaulion récèle une histoire d'une richesse insoupçonnée. Il y a d'abord ces alpages, que l'on occupa presque depuis les débuts de la colonisation. Ils demeurent et offrent au promeneur l'intérêt de leur vétusté et de leur architecture, mis à part naturellement la construction hybride qui constitue depuis bientôt un siècle le restaurant de la Dent de Vaulion désormais sans intérêt sur le plan des formes.
    Les alpages du côté de Vaulion ne nous sont guère connus. Notre étude devrait porter sur eux incessamment.
    Tout aussi passionnantes sont les visites de nos grands voyageurs sur ce pic qu'ils ne pouvaient pas ignorer. On cite toujours Goethe, le plus grand, assurément. Mais il en eut bien d'autres. Et tous, ou presque, trouvèrent un plaisir infini - pourvu qu'il n'y ait pas de brouillard - à découvrir la plaine de cette hauteur dans le fond si accessible. On ferait une véritable anthologie avec l'ensemble de ces récits.
    Il y aurait tellement à dire. Même à évoquer les projets les plus fous. Le premier étant d'y construire un train qui, de Pétra-Félix aurait conduit sur ces hauteurs des hordes de touristes dont le propre serait de ne plus savoir marcher. Le financement improbable de cette réalisation surréaliste, eut raison de celle-ci. Mais non d'autres projets bien capable de vous l'abîmer, notre Dent-de-Vaulion. Comme ce télésiège partant de la gare du Pont et qui à son tour devait amener sur cette sommité des cohortes de touristes eux aussi privés de l'usage de leurs jambes. Il est vrai qu'ils auraient quand même pu redescendre à pied. Un rapide calcul démontra que la rentabilité de ces nouvelles installations n'était pas possible.
    Et la voilà condamnée à restée belle, mis à part cette antenne, horrible naturellement, dont l'installation n'a pas ameuté les foules. On a fermé les yeux. Une fois de plus, pensant que l'on s'habitue à tout. Pour certain, il est vrai, on la raserait que cela leur serait indifférent...
    L'homme est ainsi fait.
    Et la Dent demeurera. Toujours. Non sur le plan géologique où elle s'érodera, mais en terme de vies humaines. Pour nous accompagner, certes, mais aussi pour nous protéger!