1795. Le jeune Henri Venel d'Orbe visite et décrit la Vallée de Joux.
La Vallée vue du Mont-du-Lac, Bourgeois, 1822.

    Que voilà l'auteur le plus précoce de toutes nos éditions. Henri Venel d'Orbe n'a ainsi que quatorze ans quand, membre d'une petite équipe de voyageurs, il visite notre région à la fin du XVIIIe siècle, juste trois ans avant que ne se termine ce que l'on nomme aujourd'hui l'ancien régime. 
    Un gosse donc, mais qui n'a pas les yeux dans sa poche. Il regarde, il analyse et plus tard il pourra composer, à partir des matériaux enregistrés lors de son périple, un récit de voyage de grande qualité. Certes, il y a toujours cette habitude qu'ont beaucoup de voyageurs de l'époque de coupacher leur prose par des poésies qui ne vaudraient pas chérot dans une anthologie consacrée à nos auteurs mineurs. Mais tout cela est à prendre avec le sourire, sachant que ce qui compte en ces écritures, c'est la prose. Celle-ci permet une description agréable du pays traversé, et il est beau, à l'époque, alors qu'il y a une harmonie précieuse entre les forêts, les terres cultivées, le lac et les agglomérations encore bien modestes. Il suffit pour s'en rendre compte de s'attarder sur les gravures Devicque composées un demi-siècle plus tard. 
    Henri Venel a donc seulement quatorze ans à l'occasion de ce périple combier. On peut l'estimer une fois de plus extraordinairement précoce, quand il parle de la gente féminine qui a l'art de l'émoustiller, et si ce n'est en vrai, en rêve pour le moins, déjà tout plein de visions idylliques qui ne manqueront pas de correspondre bientôt avec la réalité, pense-t-il:  
   On nous avoit tant vanté la beauté du sexe de la vallée, que nous désirions tous (à l'exception peut-être des Dames qui étoient avec nous) de contempler de près ces fraîches et ragoûtantes montagnardes. 
    Hélas, cette réalité ne fut pas conforme à ces grands rêves esthétiques.
    Henri Venel peut-être considéré comme un intellectuel fin et lettré. Et pourtant il en arrive à se trouver quelque peu supris de ce qu'il appelle la finesse de ces habitants des hauteurs: 

     On s'imagine que dans un pays de montagnes les habitants doivent y être simples et grossiers; on se trompe, ils poussent au contraire la finesse peut-être un peu trop loin. D'où vient cette subtilité d'esprit qui leur est particulière ? Il y en a qui l'attribuent à la vivacité de l'air qu'on respire dans ces lieux élevés. Cette cause n'est pas tout à fait à rejetter; cependant je l'attribue plutôt au mauvais sol qu'ils cultivent qui ne suffit pas pour les nourrir. On sait que la nécessité est la mère de l'industrie et que l'industrie développe les facultés intellectuelles. 

    Chose amusante, Venel estime que le sol de la Vallée est médiocre, alors que l'un de ses prédécesseurs, Correvon, le trouvait au contraire d'une fertilité extraordinaire! On comprendra donc qu'il faut tout de même parfois relativiser les propos de ces messieurs, et dans tous les cas les remettre dans leur contexte. 
    Sacré Venel, déjà auteur accompli alors qu'il sort à peine des langes, déjà philosophe, scientifique, bref, tout ce qu'il faut pour devenir un voyageur digne des plus grandes épopées géographiques. Ce qu'il ne connaîtra apparemment pas. 
    Venel, comme beaucoup des adeptes de la marche à pied, est un digne émule de Rousseau dont par ailleurs il cite l'une de ses héroïnes, la Julie de Clarens. C'est donc avec quelque part l'oeil du maître qu'il accomplit ce périple et que plus tard il le raconte. Ce qui nous donne une toute petite brochure du format 13 x 8 dont nous n'avons jamais connu qu'un seul  exemplaire, celui de la BC à Lausanne, sous la cote 1 C 1463. Nous croyons par contre nous souvenir d'avoir vu chez un particulier le même texte de Venel recomposé et imprimé en un format encore plus minuscule, sorte de mini-livre bien digne de figurer au Guinesse-Book. 
    Dans tous les cas ce récit est à mettre au rang des grands classiques de notre région et n'est à ne négliger sous aucun prétexte. C'est du lourd, pourraient dire certains! 
    Juste encore une précision, ce récit parut en 1904 dans la FAVJ. Le rédacteur de l'époque, était-ce Samuel Aubert, en parle de telle manière:
     Ce document, quoique imprimé, ne doit être connu que d'un nombre fort restreint de personnes. Il est écrit avec beaucoup de finesse, le style en est alerte; aussi nous ne doutons pas qu'il n'intéresse nos lecteurs. 
    Pour nous, nous en avons la quasi certitude, les nouvelles de la semaine devaient mieux retenir l'attention du lecteur qu'un texte dont la veine romantique devait déjà à l'époque quelque peu surprendre.